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Chapitre 8: La perte

 

Mon mari et moi avons vécu de merveilleux moments dans notre petit appartement.

 On y a fait la fête, on y a fait l'amour, on y a construit notre vie. J'ai aimé notre liberté. Les Smarties dans le parc les soirs chauds d'été. Notre petit cochon d'inde. Les 6 étages sans ascenseur. Les copains. Les balades en ville. Les petits restos pas chers. Nos fous rires. Toi qui travaille dans le bureau de la chambre et la lumière qui m'empêchait de dormir. Ta réussite à l'école d'ingénieur. Mes larmes lorsque tu as reçu ta médaille car tu étais l'un des meilleurs de ta promo. Ma fierté d'être avec un homme si intelligent. Moi qui vient de rien. Tu étais si beau dans ton uniforme à faire tes pas militaires. Car pour toi c'était juste des pas. Pour moi, c'était l'émotion de te voir si important, magnifique, dans ton milieu, là où tu passais tes journées et parfois un peu de nos nuits. Je t'aimais pour tout ce qu'il avait dans ta tête. Moi je n'ai pas la moitié des pensées que tu as. Je suis pas aussi brillante, je n'ai rien de comparable. Encore aujourd'hui je t'admire pour ce que tu arrives à faire. Tu comprends tellement de choses. Tu comprends la physique de notre monde, tu comprends la politique, tu comprends les gens, tu as des idées sur tout, tu sais argumenter sur tout, tu connais la musique, la poésie, tu sais pleurer. Je suis tellement fière que tu sois là avec moi. Pour argumenter la vie.

Ce petit appartement c'est aussi le moment où mon frère a pu commencer à s'échapper aussi. Il pouvait venir quand il voulait. Et rien ne change aujourd'hui, il vient quand il veut chez moi. A jamais. Ma maison sera toujours son refuge si il en besoin. A cet instant, il en avait besoin. Il a fait la fête avec moi, mes amis, on est sorti, on a ri, on a joué à la console. Je le conduisais au lycée, allait le chercher...on écoutait Rmc, on riait beaucoup. On mangeait des frites et du filet américain.

J'ai aussi appris à connaitre ma belle soeur, qui habitait pas loin, j'ai vu au delà de sa froideur initiale, une femme forte, avec son lot de souffrances, avec laquelle j'ai vécu des choses intenses que je n'oublierai jamais. Notre voyage en Pologne, Auschwitz, le froid glacial, la neige, toi qui voulait boire de l'eau pas potable. Je te connais bien aujourd'hui. Je t'ai vu au fond du trou. J'ai été là pour toi. Et je ne le regrette pas.

Dans cet appartement, j'ai fêté mes fiançailles.

Dans cet appartement, j'ai vécu des moments heureux. Très heureux. Et je suis toujours émue lorsqu'ils nous arrivent de passer devant.

Et puis mon mari a trouvé un travail, et moi j'ai recommencé des études. Des études médicales, pour aider. Pour aider les personnes en fin de vie. Nous avons déménagé dans un petite maison de campagne. Et je ressens encore au fond de moi la sérénité de cet endroit. Mon mari travaillait dur au départ et était souvent parti en déplacement. Avec les études et les stages, finalement j'étais épuisée le soir, même si je n'aimais pas qu'il soit loin, le temps se passait avec nos projets. Il m'a beaucoup soutenue. Car personne ne m'a soutenue. J'avais fait de grandes études pour ...changer des couches !? De vieux en plus! Oui, j'ai fait des études et je ne les regrette en rien. Mais ma place est avec les personnes qui vont mourir.  Ce n'est ni dégradant, ni humiliant, ni reconnu. Je ne suis qu'une blouse blanche. 

J'ai été soutenu par toi mon mari,qui reconnait mon travail. Je suis fière à travers toi. Et je brandirai ma blouse comme un étendard devant le ciel en signe de victoire. J'ai gagné. Je me fous d'avoir déçu mes parents ou les autres. J'ai trouvé ma place, à coté de la mort. 

On s'est marié. Tu étais beau. Mais au fond de moi, je savais déjà que c'était pour la vie. 

Lors de notre mariage, je savais que j'étais enceinte. Enceinte de jumeaux.

Les premières échographies étaient compliquées car je n'avais pas de règles, impossible de connaitre la date de conception. De savoir si la taille des petits sacs étaient normaux. Mais on m'a rassuré. On va attendre pour entendre le coeur.

Le médecin m'a dit allez à l'hôpital ils feront un véritable bilan. Mon dieu. Cette salle d'attente. Glauque. avec du personnel qui passe et vous ignore. Et je suis entrée dans cette salle affreuse. On aurait voulu me torturer, il n'y avait pas meilleur endroit. Un vieux fauteuil au cuir défoncé, les étriers des années quarante. Déshabillez vous. Là comme ça. Sans préambule. Sans pudeur. Et je l'ai fait.

Pour eux.

C'était un interne qui ne savait pas faire d'échographie, tu sais l'endovaginale. Le mec il te prend juste pour un saladier et il fait son omelette. J'ai pleuré. Il a appelé l'interne responsable. Une jeune femme rousse, très belle. Qui a regardé et m'a dit les sacs sont normaux revenez dans quinze jours, si les coeurs battent pas, il faudra interrompre la grossesse, et si vous pissez du sang comme un robinet venez en urgence.

Je vous ai parlé mes bébés. Je vous ai dit de vous accrocher. Que maman allait être là.

Et je suis revenue, et vos coeurs ne battaient pas. Je vous ai regardé. Pitié. Pitié. Battez. Battez. Ne me laissez pas. Mais le verdict était terminé. A huit semaines, on m'a dit c'est fini. Il n'y a plus rien.

J'ai pleuré. Comme jamais.

La belle rousse m'a prescrit du cytotec. Elle m'a dit ca va partir tout seul, mais ca va être violent. Prévoyez de quoi éponger le sang et les caillots, vous verrez les petits embryons partir, et après ca sera fini, on se reverra pour voir si tout est parti.    

J'ai pleuré. Comme jamais.

Et le cytotec n'a rien fait. Le cytotec n'a rien fait. Ils s'accrochaient à moi mes bébés morts. Je portais la mort dans mon ventre et elle ne voulait pas partir. J'ai appelé l'hôpital ils m'ont dit reprenez du cytotec. Cela a duré douze jours. Où j'attendais qu'ils partent. Et rien n'est parti. Ils restaient avec leur maman, dans un ventre pas capable de les protéger.

J'ai du revenir voir la belle rousse. Ou elle m'a dit étonnée, en effet, rien ´est parti. Et ce fut votre dernière photo. Elle m'a dit c'est un curetage.

On va aspirer. 

Comment on peut dire ça à une maman en pleurs? J'ai cru que j'allais mourir de chagrin. Aspirer mes bébés. Non. Non. C'est pas possible.

Elle est partie, elle m'a dit promis -on fait ça vite maintenant. Allez faire les prises de sang.

Je me suis effondrée dans le couloir. Plus de force. Que des larmes. Et j'ai été traitée comme une merde par des infirmières blasées à la con. M'enfin pourquoi vous pleurez comme ca, faut vous calmer. Pourquoi vous mettre dans des états pareils? Et rien n'est sorti, je me rappelle juste que ma mère a fait un scandale. Car je ne me tenais plus et que j'étais devenu un bout de viande qu'il fallait piquer. Une des deux m'a dit, oui enfin c'est vous le curetage? La porte ouverte, devant toutes les personnes de la salle d'attente. Et tous les yeux m'ont regardé. Elle va faire un curetage. Ce à quoi elle a rajouté- ça arrive tous les jours.

Mais ta gueule. Juste ta gueule. Bien sur ca arrive tous les jours. Tous les jours il y a aussi des bombes anti personnelles qui estropient des enfants. Des pédophiles qui touchent des enfants. Des gens qui meurent du cancer ou d'un accident de voiture. Tous les jours il se passe des choses. Mais là c'est ma chose. Mes bébés qui vont être aspirés. Alors ravale tes vieilles phrases nulles. Je m'en fous que tu fasses ça tous les jours. Aujourd'hui c'est mon jour. 

Alors j'ai subi le curetage. Au réveil j'étais dans une chambre de naissance. Avec le berceau. Les petites couches. J'ai cru que mon coeur allait exploser. Non je venais pas pour déposer les petites têtes délicates de mes bébés, je venais les laisser dans un sac d'hôpital.  

Je hais cet hôpital. Ce service inhumain.

A la sortie j'ai eu un petit prospectus sur les suites normales du curetage.

Ils ne parlent pas du coeur mort et séché. De mon ventre vide. Vide. Vide. Vide. Vide. De n'avoir aucun souvenir d'eux.  Je suis restée allongée à pleurer sur le carrelage des heures. Plusieurs jours. J'étais à nouveau un automate la journée. Et le soir un corps exsangue sur le carrelage de la cuisine.

J'ai tout entendu. L'inacceptable -ca arrive. L'insupportable - la prochaine fois sera la meilleure. Le vomitif-allez c'est fini, faut rebondir même si je comprends que se soit difficile. L'exaspérant - c'est comme ca, ils ne devaient pas vivre, c'est surement mieux ainsi. 

J'ai eu envie de tuer tous ces gens. A la phrase ultime -mais ce n'étaient pas des bébés, j'ai serré le poing si fort que mes doigts sont restés tétanisés des heures. Je ne veux pas parler de biologie, je m'en fous.

Moi je les ai vu dans une poussette, j'ai réflechi à leur chambre. C'étaient les plus beaux bébés de la terre. Et j'ai échoué. J'ai pas su les protéger. 

Mon ventre est maudit voilà ce que je me suis dit. Je suis une maman de merde. Je veux mourir.

Un soir, dans le noir, mon mari est rentré d'un déplacement. Et il m'a vu par terre. je pleurais sans pouvoir arrêter, j'ai hurlé dans ses bras. Ils me manquent. Ils me manquent. Et il m'a relevé. Et m'a aidé à aller jusque la chambre. Il a écouté mes pleurs, les cris. Tous ce que je pouvais dire, je veux qu'ils reviennent. Je veux à nouveaux avoir mon ventre empli d'eux.

Le temps passe, et jamais je ne les ai oubliés. Je les aimerai toujours. J'aurai été une maman médiocre mais aimante s'ils avaient été avec moi. J'aurai raté plein de trucs mais j'aurai fait de mon mieux. Je n'ai plus jamais été la même après.  

Apres leur perte.