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Chapitre 14: En solitaire

Cela fait maintenant six semaines que je suis convalescente. Convalescente. D'une grossesse d'il y a 7 mois.

Je croyais avoir vécu le pire dans ma vie. Je croyais avoir passé tout ce qu´il devait se passer. De difficilement acceptable. Je pensais que la chance revenait. Que mes tracas du quotidien seraient une agréable gestion finalement. Que je me trompais.

Mon mari et moi avons souhaité défier la nature en voulant un second enfant. J'ai à nouveau choisi les traitements, les piqures, les échographies et les rapports calculés. Et j'ai eu la merveilleuse surprise au bout de plusieurs mois d'attendre une petite fille. Cette petite fille, avec toutes les difficultés que j'ai eu, je te le dis elle est forte. C'est une petite fille forte. Une petite fille à part. Qui comprend tout. Qui sent tout. Elle fera quelque chose de grand j'en suis certaine. Cette petite fille, adorable, souriante, qui a le plus doux des visages, a une force bien plus grande que nous tous. Ce qu'elle a en elle, je l'admire. À 7 mois elle est déjà beaucoup plus solide que moi. L'admiration que je lui porte est sans fin. 

Je n'ai pas pu m'en occuper pendant 7 mois, et je ne peux toujours pas la porter. Et je te le dis ne pas porter son enfant pendant ses 7 premiers mois. C'est difficile. Et je suis loin de trouver le mot assez profond, noir et souffrant. Je n'ai pu l'allaiter que 3 semaines. J'ai du tout arrêter. Et je me revois dans cette chambre de cardiologie, lui expliquant que pour faire les examens que l'on me demande, je vais devoir arrêter de lui donner le sein. Que je suis désolée. Excuse moi. Je n'ai pas le choix. Je dois me soigner. Plus jamais je ne l'ai sentie sur mon sein. Plus jamais je n'ai pu la sentir sur ma peau. Si petite, née à 8 mois. Je devais abandonner notre moment de peau à peau. Notre moment d'amour. Et l'abandonner. J'avais l'impression de la laisser là. Dans sa poussette. Et de partir.

Partir pour un scanner. Mais partir pour toujours d'elle. Que j'allais la perdre. Et peut être mourir. Sans la connaitre. Sans voir ce qu'elle allait devenir. Une femme meilleure que moi, plus solide, plus belle, plus libre.

Apres mon accouchement, j'ai eu des hémorragies. Au départ, j'ai eu des traitements. Pour les stopper. Et elles se sont stoppées. Mais mon coeur a commencé à bradycarder. Et mon médecin m'a dit tu fais une embolie pulmonaire. Et là j'ai cru mourir instantanément. Que tout était foutu. Que ma dernière image serait surement le scanner. Et je lui ai tout dit à ma petite fille. J'ai écrit toutes mes lettres. Pour ceux que j'aime. Pour qu'ils sachent ce qu´ils savent déjà. Mon amour et ma fierté d'avoir vécu avec eux. Je voulais qu'ils puissent le lire à chaque fois qu'ils seraient tristes. Et que mon tout petit bébé connaisse la voix de sa maman sur le papier. 

Finalement, je ne faisais pas d'embolie. Mais ils ne savaient pas ce qu'ils se passaient. Ce qu'il se passait c'est que j'avais un bout de placenta resté à l'intérieur. Depuis 3 semaines. J'ai eu à nouveau cytotec. Puis un curetage. Un putain de curetage. Pendant ce temps là, ma petite était là sans sa maman. Elle était ballotée de bras en bras. Sans les miens. Excuse moi ma chérie. Excuse moi.

1 semaine après le curetage j'ai fait une hémorragie massive.

Je faisais une hémorragie de l'artère utérine. Il fallait emboliser l'artère. On vous promets -Madame- c'est la fin du cauchemar. -Tenez bon.

Je tenais pour toi ma petite fille. Pour toi mon fils, qui était seul. Et pour toi mon mari, qui faisait de ton mieux pour les enfants. Pour vous, je suis allée à l'embolisation seule. Je suis montée sur la table froide de l'opération. Avec tout le courage dont je pouvais faire preuve. Je pensais à toi ma fille, seule aussi, sans moi. Et je me sentais tellement coupable, que je pouvais tout supporter.

Au réveil, j'avais mal, et j'ai compris que l'opération avait été compliquée. Que l'artère avait été compliquée à boucher. Et j'avais mal. On m'a dit c'est rien, c'est normal. Je suis revenue en chambre. Et la douleur est devenue insupportable. Je faisait une hémorragie interne, une plaie artérielle grave avec tout le produit de contraste qui s'écoulait dans mon corps. On m'a dit de dire au revoir à mon mari.

Je hurlais.

Je hurlais de toutes les douleurs. De ne plus vous voir mes amours. De mourir. La morphine n'agissait pas. 

Mon mari pleurait.

Et je suis partie au bloc. Où j'ai vu tous les médecins, le gynéco, le chirurgien vasculaire, le chirurgien viscéral. Des écrans partout. Et là encore cette phrase. - c'est fini cette fois Madame. Endormez vous tranquille. J'étais dans le noir. C'est là où on est quand on meurt. Dans le noir. Je le sais maintenant. Il n'y a rien d'autre. Rien. On est seul dans le noir. Et on ne les voit plus ceux qu'on aime. Je ne voyais plus ma petite fille. J'allais la laisser seule. Sans moi, sans maman pour grandir. Mon fils, mon mari. Je ne les verrai plus jamais. Je ne les verrai pas d'en haut. Grandir et vivre. J'ai toujours imaginé qu'il y aurait comme une petite télé. J'aurai pas pu leur parler, mais au moins les regarder. Voir ce qu'ils deviennent. Mais je sais que cette télé là n'existe pas. Mon âme ne va pas s'envoler. Elle partira avec mon corps. Ne restera que mes lettres et les valeurs que j'aurai données à mon fils.  Ma fille ne connaitra pas sa maman. 

Et je me suis réveillée. On avait du m'ôter la trompe, nécrosée, et me faire une coelioscopie avec un redon etc. J'étais réveillée. Je n'étais pas morte. Je voyais mon mari. Blanc. Mais il était là. Et puis j'ai vu ma petite fille.

J'ai souffert atrocement physiquement. Cette expérience m'a tellement changée. 

J'ai passé 4 semaines allongée. A attendre que tout cela se remette. Et puis au bilan, on m'a dit tout va bien, partez en vacances. Ca vous fera du bien.

Nous sommes partis. L'ile de ré c'est ravissant. Sans le sang. Deux jours plus tard je refaisais une hémorragie. Et nous sommes rentrés. Ma tension à 7. La salle de déchocage. Consultations des meilleurs professseurs, Irm, uroscanner, angioscanner. Et personne ne savait d'où provenait le sang. On m'a donné un médicament pour être ménopausée et un antihémorragique. Pour voir.

J'ai vécu comme cela, dans l'attente que les saignements s'arrêtent. Mais les saignements revenaient de plus en plus souvent. Au point que mon intestin a commencé à souffrir lui aussi. Je me suis fais dessus. Et j'ai appelé mon mari. Je touchais le fond. Tout partait en vrille. Une vrille dans laquelle je tentais de garder une dignité. Mais à ce moment là je savais. Je savais. Que cette vrille ne s'arrêterait pas. Les antihémorragiques ne fonctionnaient plus. Plus rien n'y faisait. Je pensais mourir d'une hémorragie massive. Que je ne me relèverai plus.

Alors avec le courage qu'il me restait je suis allée sur la table froide. Pour une hystérectomie. 6 mois après la naissance de ma petite fille, j'étais là sur la table. A attendre qu'on m'enlève mon utérus. Je n'aurai plus d'enfants. Je ne serai plus jamais maman. A nouveau. On allait vider mon ventre. Ce foutu ventre.

Toujours en convalescence. Vivante mais un peu morte de quelque part. J'ai perdu plus qu'un utérus. Je ne sais pas encore trouver les mots entre le merveilleux sourire de ma fille, la souffrance de ne pouvoir la porter, de n'avoir jamais pu m'en occuper et la joie d'être vivante et de pouvoir les regarder. Je ne sais pas comment expliquer à quelle point je suis triste à l'intérieur. Qu'en moi j'ai perdu l'innocence de la vie. Je sais que je peux tout perdre. Que le noir peut arriver d'une seconde à l'autre. Et que plus aucun bébé ne sera dans mon ventre.

Alors - tu as de beaux enfants en bonne santé -va te faire foutre.

Je le sais, et je suis reconnaissante pour cela. Mais cela ne m'enlève pas la peine. Je suis en peine. Je suis en peine. Peine de ne plus pouvoir choisir.  Peine de regarder ma fille qui ne connait pas la maman que je suis vraiment. Je ne peux pas la consoler dans mes bras. Je ne peux pas la coucher dans son lit. Peine de ne pouvoir avoir d'autres enfants. Je me sens inutile. Mon corps est déformé. Flasque et des kilos de grossesse et d'opérations qui s'accumulent.

Je me sens terriblement hors de moi.

Tout le monde veut passer à autre chose, personne ne m'en parle. J'ai subit une hystérectomie. A 33 ans. Personne ne veut le dire. Je n'ai plus de nouvelles de personne. Je suis dans mon lit. Dans mon canapé à attendre que le temps passe. A attendre que la cicatrice se ferme. Seul souvenir de mes enfants en moi.

J'attends toute la journée. De voir 30 minutes ma fille qui rentre de la crèche. Et qui dort juste après. J'attends de voir mon fils, fatigué, qui mange et va se coucher. J'attends les câlins de mon mari, qui rentre, mange et dort.

Je ne vis que pour les apercevoir.

Et je ne sais même pas s'ils me voient. Je perds de ma fantaisie chaque jour qui passe. 

J'ai perdu plus qu'un utérus. J'ai perdu des mois avec mon bébé. J'ai perdu l'espoir. Et parfois je n'ai plus de courage. Je le sens terriblement seule face à tout ça. 

Je crois que je suis seule.

Il y a peut être des voyages tellement difficiles qu'on ne peut les faire que seul. Personne ne monte sur mon voilier, personne ne peut. Je ne sais pas comment je vais faire pour naviguer dans les eaux infinies de l'océan. Je ne sais pas quelle direction prendre. Je ne sais pas combien de temps je vais partir. Je crois que je vais changer de cap. Prendre le large. Et apprendre à métamorphoser cette douleur. Quelque part. Personne ne le verra. Leurs vies continueront.

Il y a peut-être des voyages tellement difficiles que l'on ne peut naviguer qu'en solitaire.