577AF87A-D33C-46CF-854D-1FAC6B39DEF9-962-0000032CF6AD0410

 

Chapitre 7: Partir

 

Au centre d'aide, j'ai mis des mois à dire ce que je devais dire.  Je tournais en rond, et comme la plupart des choses que je vivais me semblaient normales, je ne savais pas comment sortir de cette torpeur. J'avais une boule dans la gorge, un truc qui bloquait. Un truc que je ne pouvais avaler. Mais que je ne pouvais cracher. Avec de la confiance et du temps, j'ai saisi que je vivais dans un carré rouge. Et ce carré était infranchissable pour moi. La ligne passée j'étais coupable. Alors cette ligne pouvait être avoir loupé le bus, avoir un pantalon déchiré, avoir une copine déplaisante et j'en passe. Cette ligne était immense et miniscule à la fois. Je vivais dans une petite boite étriquée qui pourtant était si haute qu'elle en était infinie. Mais pour moi cette boite, c'était normal. Et je ne pouvais pas vivre autrement. 

Cette boite était presque devenue rassurante.

Un jour, le psychologue a essayé de me dire que se passerait il si vous dépassiez cette ligne? Que se passerait il de si grave que vous ayiez peur de mourir, ou envie de mourir? Il se passerait que mes parents me creveraient. Pas au sens propre. Au figuré. Mais le figuré c'est pratique, c'est silencieux, c'est sans trace. Je ne serai plus ce que je dois etre, ce que je sais faire. Je vais les abandonner. Je vais les trahir. A cela il m'a répondu une des phrases de ma vie, une de celle que je pourrai faire graver sur mon coeur: ne pensez vous pas que dire merde à quelqu'un c'est aussi lui dire je t'aime?

Merci de m'avoir offert cette phrase.

L'entrevue s'est terminée ainsi. Et dans ma voiture. J'ai pleuré les larmes de mon corps. J'avais compris que j'allais devoir travailler dur. Qu'il fallait que je sorte de ma boite, que ce n'était pas interdit.  Dans cette même voiture, j'ai décidé pour la première fois que je parlerai de mon viol à quelqu'un d'extérieur.

Une semaine après, je me suis assise sur cette chaise au tissu gris. Je n'ai pas oté mon manteau. Et j'ai dit: Je dois vous avouer quelque chose. Et j'ai explosé. Tout. Et j'ai aussi compris que personne n'avait été là pour moi. Et il m'a dit au moins dix fois, calmement mais sans discontinuer, un des cadeaux les plus forts que l'on m'ait fait: Ce n'est pas de votre faute. Ce n'est pas de votre faute.

Et j'ai été soulagée, apaisée, triste et bouleversée. Et j'ai décidé d'en reparler à la maison. Je ne crois pas que j'aurais du le faire. Les mots sans mots, l'étonnement que des années après je prenne pour excuse un soucis réglé pour justifier les angoisses perturbant la maison, les fausses excuses, toute cette merde, n'a servi à rien. Ou peut être pas.  J'ai eu ce que je voulais, la preuve que c'était rien.

Mon travail fut acharné. Jamais je n'allais au centre sans la volonté tenace de me sortir de cette situation intenable qu'était la mienne. Sache qu'en partie à ce moment là je rejetais mon mari. Je n'arrivais pas à tout faire. A l'aimer, être là. Ce combat c'était le mien.

Ce combat c'est terminé 6 mois après. J'ai lutté contre leur emprise, qui disait que j'étais mentalement instable et incapable de prendre des décisions, que je le regretterai. 

Ce fut la meilleure décision de ma vie, faire confiance à mon mari, et partir vivre avec lui. Loin de moi la fin des problèmes mais le meilleur commencement pour découvrir qui je suis. J'ai arrêté de brillantes études de recherche. J'ai pris un petit boulot, afin de comprendre ce que je voulais. Juste pour l'anecdote, mes travaux de recherche, salués par l'ensemble de mon université, portaient sur l'étude des enfants silencieux. Ceux qui portent la souffrance des secrets familiaux. Ceux qui sont meurtris, invisibles à cause de fantômes du passé. Mais qui trainent leurs boulets dans toutes les pièces de la maison.

Nous ne choisissons pas nos fantômes, lorsqu´ils appartiennent aux autres. Et parfois la meilleure façon de les apprivoiser est de partir.